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Anna Moris était une grand-mère incroyable à mes yeux d’enfant. Tous les ans, à Noël, elle fumait une cigarette, une seule, pour le plaisir. La première fois que je l’ai vue fumer, je devais avoir une dizaine d’années, j’ai trouvé cela vraiment étrange. Comment MA grand-mère, que je voyais âgée et appartenant à une génération beaucoup plus sage et rigoriste que celle de mes parents ou la mienne, pouvait-elle fumer ??… En fait, elle était merveilleusement de notre époque, tolérante et très ouverte sur le monde qui l’entourait. Bref, elle était super !

Et pourtant, elle n’a pas eu une vie simple et rose…

Anna Moris, née à Quimper en 1903, a perdu son père, enfant, et comme toutes les fillettes de sa génération, est allée à l’école jusqu’au certificat d’études puis a été « placée » comme bonne. Plus tard, par l’un de ses frères, elle a fait connaissance d’un beau jeune homme prénommé François et l’a épousé en 1925 à Paris. Avez-vous remarqué comme ils ont l’air sérieux sur les photos de mariage de l’époque ? Tout juste si l’on devine un petit sourire sur leurs visages et pourtant… ils s’aimaient ces deux-là, sinon comment ma mère et mon oncle seraient-ils venus au monde ?

Ma grand-mère a eu une vie tellement « riche » en évènements pas toujours heureux. Après le décès prématuré de son mari, de la tuberculose, elle va perdre successivement deux de ses frères : l’un au cours d’une manifestation ouvrière en 1934, l’autre dans un camp de concentration français dans les années quarante (il était communiste).

Mère courage, elle ira travailler à Paris, d’abord comme guichetière à la SNCF, puis se placera dans diverses maisons bourgeoises comme cuisinière, et enverra une pension à ses beaux-parents à qui elle a confié ses enfants, là-bas, en Bretagne.

Et puis, la guerre venue, ayant récupéré ses enfants pour s’installer en région parisienne, elle n’hésitera pas à aller en province, par le train, pour aller au ravitaillement dans les fermes, malgré les dangers dus à la présence des allemands.

Anna Moris était quelqu’un ! Oui, elle était moderne par ses idées et drôle… Malgré toutes les épreuves traversées durant sa jeunesse, et même après le décès lui aussi prématuré de mon oncle, en 1983, elle a toujours gardé cette joie de vivre et ce côté « filou ». Chez nous, tout le monde se souvient de sa façon de faire le marché… de profiter de son âge avancé pour passer devant tout le monde, en faisant mine d’être sourde et de ne pas entendre les « réclamations » des autres clients qui eux, faisaient la queue !…

Elle avait aussi ce côté généreux et famille qu’elle nous a transmis.

Quelques souvenirs remontent en moi : les repas des jeudis midis de mon enfance, son explication sur la mort de mon grand-père qui était parti au ciel et que je pensais présent dans chaque avion qui passait…

Jusqu’à son départ en 1986, elle a toujours été proche de nous tous. Elle était une super grand-mère, belle et joyeuse et très « cool » pour une femme de sa génération.

Anna Valentin a commencé sa vie de façon assez tragique. Elle n’avait que 8 ans lorsqu’elle perdit sa mère et 10 quand son père disparut, en 1907. D’abord recueillie par son parrain et sa femme, elle a ensuite été élevée par sa sœur aînée, puis « placée » dans une famille bourgeoise, comme couturière, comme ses sœurs et sa mère avant elle.

Lorsque je regarde des photos d’elles cinq, alors jeunes filles, en robes longues et sombres, elles me font penser à des héroïnes de films américains, comme « Les quatre filles du docteur March », avec leur air sévère, sérieux et pas du tout frivole comme devaient l’être les jeunes filles du début du vingtième siècle. Après tout, elles ne devaient pas être si différentes de nos ados d’aujourd’hui, même si elles n’avaient pas les mêmes conditions de vie, loin s’en faut.

Ma grand-mère paternelle, même après son mariage et la naissance de ses trois fils, n’a jamais travaillé à l’extérieur de chez elle et elle est restée très stricte dans ses idées et ses façons de penser dans la vie quotidienne.

Bien que très gentille, elle était plutôt réservée et c’est sans doute ce côté montagnard, très « ours » qu’elle m’a transmis, méfiante par rapport à tout ce qui est nouveau.

Toutes les deux étaient très différentes mais si attachantes, protectrices et matriarches…