le nain de jardin

Le nain de jardin

Par une nuit particulièrement claire et étoilée, François Prillot rentrait d’une de ces soirées bien arrosées. Il venait de fêter l’anniversaire d’un ami, quadragénaire récent comme lui, lorsqu’au détour d’une route pourtant toute droite, un nain de jardin, déposé au milieu de la chaussée, l’obligea à stopper net sa voiture. François regarda autour de lui, il n’y avait pas âme qui vive, juste ce nain de jardin en plastique trônant en plein milieu de la route. François connaissait l’existence de certains groupes de potaches censés sauver les nains de jardin séquestrés par les humains sur leurs pelouses, groupes qui les reconduisaient dans les forêts. Mais là, rien n’expliquait la présence de l’objet sur cette petite route de campagne. François descendit de sa voiture, alla ramasser le nain et le rapporta dans son automobile. Il le mit sur la banquette arrière, démarra et rentra chez lui.

Lorsqu’il arriva chez lui, une coquette petite maison située aux abords d’une forêt, François sortit le nain de la voiture et le déposa dans son garage, pensant l’offrir à sa femme qui était très friande de ce genre d’objets. Il ne savait pas pourquoi, mais elle « adorait » les nains de jardin… Pourquoi pas, après tout ?

Le garage était immense pour un petit bonhomme comme lui… Mais que faisait-il ici ? Cet humain là, qui l’avait kidnappé sur cette route alors qu’il traversait tranquillement, qui était-il ??? Bon, il était sur une étagère assez haute, comme si l’humain avait voulu l’empêcher de se sauver. Allait-il demander une rançon à ses propriétaires ??? Il ne risquait pas de toucher quoi que ce soit, il était libre depuis plusieurs années.

Il y avait de la lumière dans la chambre, elle ne dormait pas. Lorsqu’il entra dans la pièce, elle était allongée dans le lit, un livre à la main, elle lisait « La nuit du nain de jardin », ce livre sur cet objet détenu par un couple de personnes âgées, qui avait assassiné ses propriétaires… Ce n’était qu’une histoire à dormir debout, mais elle adorait ce genre de bouquins qui faisaient peur. Il s’allongea près de sa femme, l’embrassa sur le front et ferma les yeux. Il pensait au nain de jardin qu’il avait ramené avec lui. Que faisait-il au milieu de cette route ? Il avait sans doute été déposé là par un propriétaire lassé de le voir trôner au milieu de sa pelouse… Après mûres réflexions, il finit par s’endormir d’un profond sommeil réparateur.

Le lendemain matin, il fut réveillé par sa femme qui le couvrait de baisers. Elle avait trouvé son cadeau dans le garage, il était si trognon avec ses petits yeux malicieux, il irait très bien avec la collection de nains qui se prélassaient au soleil sur sa pelouse… François ouvrit les yeux et découvrit sa femme avec le nain dejardin dans les bras. Il éprouva une sensation étrange, le regard de celui-ci avait l’air tellement expressif, comme s’il comprenait tout ce qui se passait dans cette chambre…

C’était vrai, il comprenait tout ce qui se disait dans cette maison. Encore un couple qui allait le mettre sur une pelouse avec tous ces nains de jardin ordinaires. Il n’était pas méchant, juste un peu irrité devant l’attitude de ces humains qui persistaient à croire que lui et ses congénères n’étaient que des objets sans valeur mais non, pas du tout. Ces petits êtres en céramique ou en plastique, issus de l’imagination débordante des humains qui les gardaient prisonniers dans leur jardin, étaient des personnes dotés de la parole et, bien sûr animés. Ils vivaient principalement la nuit, pour ne pas attirer l’attention de leurs propriétaires. Parfois, ceux-ci, par un malencontreux hasard et parce qu’ils avaient une envie pressante, tombaient nez à nez, si l’on peut dire, avec l’un de ces nains et n’en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles… Alors, les nains en question étaient dans l’obligation d’effacer toutes les preuves de leur vie… Pour l’instant, il n’en était pas à ce stade, il devait voir ce que ces deux-là lui réservaient…

François regardait sa femme : le nain de jardin dans les bras, elle jubilait ! Elle allait pouvoir le mettre avec les autres dans le jardin, sur la pelouse de leur maison. Lui avait horreur de ces personnages en céramique, qu’il trouvait moches, dénués d’intelligence, semblant sortir d’un livre pour enfants, d’autant que la collection de sa femme contenait également une statuette de Blanche neige et des champignons comme ceux des schtroumpfs… Ah vraiment, la pelouse était vraiment superbe avec ces drôles de petits bonshommes !… Enfin, c’était sa femme qui était la spécialiste du jardin, il lui laissait donc toute latitude pour le décorer…

Cette femme, qui l’avait pris dans ses bras, sentait le parfum bon marché à pleines narines. Il détestait cette odeur, il détestait les humains, surtout ceux qui profitaient de la situation, de leur état d’objet pour les déposer en guise de décoration sur leurs pelouses… Il détestait aussi ces champignons, Incroyable, ces humains étaient vraiment idiots ! Pensaient-ils réellement qu’ils vivaient dans des champignons ? Mais qui pouvait bien penser ça ??… Lui n’avait jamais vécu dans un champignon, non, mais dans une maison ordinaire, plus petite que celle des humains bien sûr, mais dans une vraie maison, dans une forêt, avec d’autres nains comme lui et puis un jour, une famille d’humains était venue se promener dans sa forêt et était tombée sur sa maison. Il était dans son jardin, en train de se reposer dans un hamac après avoir coupé du bois pour se chauffer. Il n’avait rien vu venir. Lorsqu’il s’était réveillé, il était trop tard, il était dans le coffre d’une voiture.

La pelouse était immense et ces statuettes de nains de jardin avaient l’air pathétique avec ces champignons aux chapeaux rouges à pois blancs, l’image d’Epinal type que l’on se fait de ces personnages… Bon, faire comme si de rien n’était, il pouvait simuler cet état, mais pour combien de temps ? Il pouvait tenir la journée, sans bouger, sans respirer, en prenant l’air placide des autres… Cette nuit, il passerait à l’action…

Le téléphone sonnait depuis une bonne quinzaine de minutes maintenant, sans aucune réponse. La voisine de François, intriguée par le manque de remue-ménage dans la maison des Prillot, poussa la porte du jardin et avança doucement dans l’allée. Elle se dirigea ensuite directement vers la porte d’entrée et, après avoir pris sa respiration, poussa la porte qui était entrouverte. La porte s’ouvrit en grand, la voisine entra dans la pièce, il n’y avait personne. Elle appela plusieurs fois François et sa femme mais personne ne répondit à ses appels.

L’enquête que la police, appelée sur place par la voisine inquiète, ne mena à rien, les Prillot avaient disparu de la surface de la Terre. On ne sut jamais ce qui s’était passé et l’on ne retrouva jamais le couple…

Deux ans plus tard…

Christophe rentrait de vacances à la neige, il venait de passer quinze jours avec ses copains à la montagne. Il roulait relativement vite ce soir là. La lune, pleine, brillait dans le ciel et éclairait la route toute droite.

Soudain, dans la lumière des phares, il aperçut un objet sur la chaussée, une sorte de petit bonhomme. Il arrêta sa voiture et descendit. Il se dirigea vers l’objet, c’était un nain de jardin. Mais que faisait-il là, au beau milieu de la route ? Il le trouva sympathique et l’embarqua dans son automobile, cela ferait un super cadeau pour sa mère qui les adorait…

© Sylvie Valence, tous droits réservés.