morgana

Morgana

On sonna à la porte. Maurice, le cerveau encore embrumé, se leva, enfila un peignoir et se dirigea vers la porte d’entrée. Il regarda à travers l’œilleton et aperçut une superbe jeune femme dont il pouvait imaginer les formes à travers ses vêtements moulants. Arborant un sourire ravageur, il ouvrit la porte.


– Bonjour !

– Bonjour Maurice, je suis Morgana, votre arrière-petite-fille.
– Pardon ?


Devant l’air apparemment éberlué de Maurice, la jeune femme répéta.

– Je suis votre arrière-petite-fille, j’arrive du futur et j’ai un message pour vous.


Maurice, âge de trente-cinq ans à peine (il les avait fêtés allègrement le mois précédent), célibataire endurci, regardait la jeune femme et, après quelques instants de surprise, éclata de rire, referma la porte et retourna se coucher.


C’est sûr, il rêvait, il allait se réveiller et, comme tous les matins, il serait en retard au bureau. Ou alors, c’était encore son pote Albert qui lui faisait une blague. Sacré Albert !


Maurice regarda son réveil, il avait encore une heure devant lui avant la sonnerie. Il sentait comme une présence à ses côtés. Il entrouvrit les yeux et vit la même jeune femme assise sur le bord de son lit. Il se redressa d’un bond.

– Qui êtes-vous ?

– Je vous l’ai dit tout à l’heure, je suis votre arrière-petite-fille, Morgana, je porte le même prénom que votre future femme. Je suis la fille de Rowan, fils aîné de Florian Malart, votre fils aîné.

– Qu’est-ce que vous me racontez ? C’est complètement débile ! J’ai trente-cinq ans, je ne suis pas marié et je n’ai pas non plus d’enfant ! Alors, comment pourriez-vous être ce que vous prétendez ??

– Je comprends, vous ne pouvez pas me croire, vous ne pouvez même pas imaginer que je puisse venir réellement du futur. Pour vous, cela n’est possible que dans les livres et les film.

– Un voyage dans le temps ! Mais bien sûr ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? Dites-moi tout : je suis en train de rêver, c’est ça ? Ou alors, vous venez de la part d’Albert.

– Pas du tout, aucun des deux. Je ne connais pas cet Albert, à moins que ce soit celui qui fut ton témoin et le parrain de grand-père. 


Maurice la regarda, interloqué. Il regarda celle qui prétendait être sa descendante. Elle devait avoir la trentaine. Elle était très jolie, brune aux yeux verts. Si elle ne lui avait pas dit faire partie de sa famille, il aurait bien essayé de la draguer. Ses yeux se posèrent sur l’enveloppe cachetée à son nom. Il la prit et commença à l’ouvrir. Il sortit la lettre et la déplia. Incroyable, elle disait vrai, c’était son écriture à lui ! Il commença à lire :


« Si tu lis cette lettre, c’est que je ne fais plus partie de ce monde, par ma faute et donc la tienne… Le 11 avril 2003, c’est-à-dire si ma mémoire est bonne, le jour où ma petite Morgana va te remettre ce message, j’ai contribué à propager un virus informatique à travers un fichier. A cette époque, j’étais complètement désoeuvré, je m’ennuyais ferme dans l’entreprise où je travaillais, alors je m’occupais en créant des fichiers humoristiques pour les envoyer à mes amis via leur messagerie, sans trop savoir où cela me mènerait. Ce virus était au-delà de toutes mes espérances de jeune loup que j’étais, car très prolifique et sournois. Je l’ai donc envoyé à des dizaines d’amis, pour leur faire une bonne blague, mais il a dévié de sa route et contaminé les ordinateurs du monde entier, y compris ceux des ministères de la Défense des plus grandes puissances, entraînant un chaos total. A cause de ce virus, des guerres et émeutes ont éclaté un peu partout, il y a eu des millions de morts aux quatre coins de la planète. Tout cela à cause d’un « inoffensif » fichier…
Mon message est le suivant : Maurice, toi seul peux sauver la Terre ou ce qu’il en reste en ce 31 décembre 2063. Fais en sorte que l’année nouvelle soit celle de la renaissance et de la réconciliation. Ce matin, en te rendant à ton bureau, tu vas croiser le chemin de la femme de ta vie, faire sa connaissance et si tu ne prends pas la bonne décision, rater la plus belle chance de faire quelque chose de bien. Fais le bon choix, pour toi et pour nous tous. Maurice Malart, 31 décembre 2063. »

Une sonnerie retentit, Maurice ouvrit les yeux et regarda autour de lui. La jeune femme avait disparu. Bon, d’accord, il avait rêvé. Pas le temps de réfléchir, d’abord prendre une douche, ensuite avaler son petit-déjeuner et aller rapidos au bureau.

Il était informaticien dans une société de transports et s’ennuyait ferme. Il n’aimait ni son travail, ni les collègues qu’il côtoyait. Alors, pour tuer le temps, il créait des fichiers humoristiques et les envoyait à ses copains.

En sortant de chez lui ce matin-là, il ressentit une sensation étrange. Il sortit son portable de son veston, appela son vieux copain Albert et lui donna rendez-vous au café du coin.


A son arrivée, il lui raconta son rêve et commença à en rire, quand son regard croisa celui d’une jeune femme brune, d’une trentaine d’années, assise à la table d’en face. Impossible ! Maurice n’en croyait pas ses yeux! C’était la fille de son rêve, la même mais en jean et baskets. Elle lui sourit, se leva et se dirigea vers sa table.

– Bonjour, excusez-moi, vous avez du feu ?


Maurice ne pouvait détacher ses yeux de son visage. 

– On ne s’est pas déjà vus quelque part ?


La jeune femme lui sourit.

– Je ne crois pas, non. Je viens d’arriver en ville.

– C’est étrange, j’ai l’impression de vous avoir déjà vue. Je me présente : Maurice Malart.

– Enchantée, je m’appelle Morgana Drousseau.


– Vous avez un très joli prénom. Est-ce que je peux vous payer un café ?

Dans sa poche, la lettre s’évanouit. Avait-elle seulement existé ou avait-il simplement fait un rêve ?…

Le mirage

Morgana posa son sac sur un coin de la chaise et adressa à Maurice un sourire ravageur avant de s’installer en face du jeune homme.

En terrasse l’air était doux pour un mois d’avril déjà bien entamé. Á son aise bien assise la jeune femme laissa échapper quelques nuages de fumée sortant vaporeusement de sa longue Chesterfield ultra-légère. Maurice remit élégamment son briquet dans la poche de son veston en esquissant un sourire amusé car il ne put s’empêcher de penser que la jeune femme tentait désespérément d’arrêter ce petit vice qu’il s’octroyait aussi.
Plus il la regardait plus il la trouvait ravissante. Elle arborait un teint clair avec quelques taches de rousseur qui dessinaient joliment son petit nez fin et mettaient en valeur ses magnifiques yeux verts. Cela faisait plaisir à voir. Maurice cacha son bouleversement comme il put, même lorsque cette dernière commença à jouer avec les boucles de ses cheveux bruns. 

En jean délavé et en baskets, elle paraissait sûre d’elle. Mais même attifée de guenilles et d’un sac de papier sur la tête, il l’aurait trouvée attirante, car ses formes audacieuses et charnues le laissaient rêveur. 


Aussi rêveur que la jeune femme qui lui était apparu au bord de son lit. Avait-il fait un rêve prémonitoire ? Cupidon avait-il décidé de tirer une flèche dans sa direction ? C’est vrai que les occasions de trouver l’âme sœur n’étaient pas aussi évidentes que cela, même dans la romantique ville qu’était Paris ! Il avait une excellente situation bien que son travail l’ennuyât de plus en plus. Cela faisait plus de neuf ans qu’il travaillait en tant qu’informaticien dans une des nombreuses sociétés de transports qu’abritait la belle capitale. Il avait de la chance, son entreprise ne connaissait pas de déclin économique sévère comme tant d’autres d’où ses temps de détente qui étaient extrêmement courts. 
Il avait toujours été passionné d’informatique. Il en était même venu à créer ses propres fichiers où l’humour régnait en maître absolu. Á vrai dire, il était doué très doué mais cela le changeait surtout des factures, dépenses et gestion des commandes dont il avait la charge journalière. Alors, comment ces derniers pourraient devenir dangereux pour l’humanité tout entière ? Cela le dépassait ! Lui qui était contre toute violence, finalement il serait devenu, si l’on s’en tenait aux dires de son rêve, à devenir un cybercriminel malgré lui ?

Cette pensée ne le réjouissait pas du tout. Il hésitait à envoyer celui qu’il avait créé quelques jours auparavant à présent mais si, au fond, tout cela n’était qu’un vaste canular. Une immense supercherie. Il y avait pourtant des signes qui ne trompaient pas, notamment la présence de Morgana devant lui en chair et en os, installée devant lui. La jeune femme s’aperçut de son trouble. Perplexe, elle se mit à le dévisager davantage. En affichant toujours avec une pointe de malice un sourire à vous faire décrocher les nuages du ciel. Finalement, le serveur arriva avec les deux cafés qu’ils avaient commandés. Morgana remercia poliment le serveur qui lui rendit son sourire, tendu comme un arc, jusqu’aux oreilles. 
Décidément pensa Maurice il n’y a pas qu’à moi qu’elle fait de l’effet ! 


Pendant un instant, ils restèrent ainsi, tournant dans une parfaite synchronie leur arabica. Subitement, une sonnerie les interrompit. Machinalement, Maurice regarda discrètement son portable qu’il avait laissé sur le coin de la table au lieu de le remettre dans sa poche intérieure. Mais ce n’était pas son vieux copain Albert qui l’appelait. Non c’était celui de Morgana qui, après avoir lorgné du coin de l’œil le numéro, décida que cela pouvait attendre. 


Maurice décida d’engager la conversation :
– Morgana, c’est très joli comme prénom, vous êtes d’origine bretonne ? 


Avant d’avoir posé la question, il la regrettait déjà. Comme entrée en matière, il avait déjà fait mieux, il en avait conscience, mais c’était les seuls mots qui avaient décidé de sortir de sa bouche. Il le reconnaissait, elle lui faisait un sacré effet. Mais apparemment Morgana fut ravie de celle-ci.

– En fait je suis un mirage. 


Maurice se demanda s’il avait bien compris. Elle venait bien de lui dire un mirage ? 


Instinctivement, il pensa à la jeune femme de ce matin chez lui. 

– Pour un mirage vous êtes vraiment jolie ! 


Morgana éclata de rire. 

– C’est à cause de la fée Morgane. Et oui, je suis bien bretonne. Peu de personnes le savent, sauf les bretons bien évidemment mais il y a un phénomène qui tire son nom de la petite fée. Les Fata Morgana qui sont des illusions d’optique d’où …


Maurice comprenait mieux. 

– Les mirages.

– Exact ! 


Décidément, la vie réservait bien des surprises.

– Et vous êtes ici pour le plaisir ? Ou les affaires ? 

– Les deux en fait. Je viens d’ouvrir une petite boutique de souvenirs pas très loin d’ici d’ailleurs. Alors si le cœur vous en dit.


Maurice pensait : et comment si ça me dit ! 

– Et vous ? 

– Je pianote sur mon ordinateur toute la sainte journée.


Morgana paraissait déçue. 

– Vous me faites marcher ?

 
– Non je vous assure, pourquoi ?

 
– Le costume vous va bien mais ce n’est pas vous.

 
La réponse de Morgana l’amusait, elle s’en rendit compte. 

– Je suis contente que vous le preniez bien. Je suis assez franche de nature.


-Votre côté breton ?

– Si l’on veut.

 
– Vous aimez Paris ?

– Oui mais je suis tellement occupée à déballer mes affairesnque je n’ai pas encore eu le temps d’aller faire un tour en péniche, ça vous dirait d’y aller avec moi ? 


Morgana ne perdait pas de temps. Directe et franche, il était déjà tombé sous le charme.

 
– Vous invitez souvent des inconnus à faire des promenades en péniche ? Parce que je vous signale au passage que vous ne m’avez pas demandé mon prénom.

– Je le connais déjà, Maurice.

 
Les yeux d’un noir ardent se posèrent sur les deux émeraudes fixées sur lui. Il était scié. Comment pouvait-elle connaître son prénom, elle était médium c’était impossible à moins qu’ils se soient rencontrés quelque part. Non. Un visage pareil ne s’oubliait pas aussi rapidement. Ou bien alors c’était vraiment une fée comme dans les contes avec de vrais pouvoirs magiques.

 
– Je vous ai entendu tout à l’heure parler à un certain Albert, vous vous souvenez ? Et vous avez mentionné votre prénom dans la conversation. Voilà mystère résolu.

 
C’était au tour de Maurice d’être déçu .La logique avait encore eu raison de la magie.

 
– Maintenant que j’ai répondu à la question, serait-il possible d’avoir une réponse, Maurice ?

 
– Avec plaisir, Morgana et on va se tutoyer ce sera plus simple non ?

 
Lui aussi pouvait prendre des initiatives.

 
– Avec joie. Ce soir, cela te conviendrait-il ? 


– Je n’ai rien de spécial, alors va pour ce soir.

Morgana semblait heureuse. Elle avait de l’aplomb mais pourtant, ce n’était pas son genre d’aborder les gens dans la rue .Ses parents, depuis toute petite comme bien d’autres règles de base, lui avaient toujours conseillé de ne jamais parler aux inconnus. Cela la rendait nostalgique subitement. .
Bien qu’elle ait quitté le Morbihan depuis peu de temps, sa terre natale lui manquait atrocement.

Mais à vingt -sept ans, elle voulait savoir si elle possédait réellement des talents d’artiste. Morgana peignait et sculptait. Ses proches ainsi que ses amis l’avaient toujours encouragée dans son travail. Cependant, la tête sur les épaules, Morgana savait qu’en dehors de son cocon, il existait un autre monde. Le vrai, le brutal qui était sans pitié. Les plus talentueux n’étaient pas forcément les mieux récompensés. 
Les places étaient chères. Ainsi, elle se donnait deux ans pour réussir. Passé ce délai, elle retournerait près des siens mais avec l’immense satisfaction d’avoir essayé. 
Selon elle, on ne pouvait pas échouer tant qu’on n’essayait pas.

Mais dès qu’elle avait croisé le regard de Maurice, elle n’avait pas pu s’en détacher, remettant rapidement le briquet qu’elle avait dans son sac pour tenter une approche. On disait que la cigarette tuait, ici il s’agissait d’un véritable coup de foudre. Mais de toute manière, elle aurait trouvé une autre feinte. Ses cheveux, d’un noir intense avec cette barbe naissante, l’avaient laissée rêveuse. Elle lui trouvait un côté un peu Robinson Crusoé, un peu paumé mais tellement irrésistible qu’elle avait été intriguée. Bref, la petite fée était tombée sous le charme. 
Pendant plusieurs minutes, ils parlèrent de tout et de rien. Et Maurice fut surpris de découvrir qu’ils avaient autant de points en commun. Et plus il avançait dans sa conversation avec Morgana, plus il repensait à la jeune femme qu’il lui était apparu dans son appartement. 
Il ne croyait pas aux coïncidences, mais il aimait bien aller au fond des choses et cela n’avait rien à voir avec son signe astrologique bien qu’un des points distinctifs du Bélier était la détermination pour bien des choses. D’ailleurs, il apprit au passage que la jeune femme était du signe de la Vierge. Il n’était jamais sorti avec une jeune femme portant ce signe zodiacal. 
L’aventure n’en était qu’encore plus excitante.

Il lui demanda ce qu’elle peignait et sculptait exactement, un des sujets préférés de Morgana. Elle s’inspirait de tout mais surtout des divers paysages de son enfance de Carnac à la Pointe du Raz, en passant par Roscoff et Carhaix sans oublier la forêt légendaire d’ Huelgoat. Elle avait une belle et grande famille. Quatre frères et deux sœurs. Maurice était impressionné, lui qui était orphelin et n’avait jamais eu que pour seuls compagnons et famille ses amis qu’il s’était faits au fil du temps et de ses rencontres. 


C’était au tour de Morgana d’être admirative.
Elle ne s’était pas trompée sur lui, le jeune homme possédait réellement une force de caractère sous ce veston sombre. Il avait toujours un sourire au coin des lèvres aussi, une bonté naturelle qui était rare par ces temps devenus maussades. Elle comprenait mieux son travail, celui de se cacher un peu du reste du monde derrière son écran tout en restant ouvert. Une distance qui lui permettait de trouver un certain équilibre probablement. 
Tandis que Morgana aimait le contact direct, elle avait besoin de toucher les gens, les choses, de sentir le monde pour pouvoir ensuite le poser sur ses peintures. De sculpter de ses yeux le monde comme elle le voyait.

 
– Est-ce que tu crois aux voyages dans le temps Morgana ? 


La jeune femme faillit s’étrangler en buvant ses dernières gouttes de café.

 
– Pourquoi me poses-tu cette question ?

 
– Je ne sais pas, comme ça. Alors, dis-moi ? 


Elle se tortilla sur sa chaise, un peu surprise.

– Eh bien, je te dirais simplement que si tu crois en la magie de Merlin et aux fées, tu ne peux pas nier que peut-être, il existe d’autres phénomènes encore inexpliqués dans ce vaste monde.


Maurice se sentait en confiance avec Morgana, mais il n’osait pas lui parler de son étrange songe. D’ailleurs ,il n’était même plus certain de l’avoir vraiment rêvé ! 


Aujourd’hui nous étions bien le 11 avril 2003. Si seulement il avait une preuve de ce qu’il disait. Il s’abstint même devant les yeux interrogateurs de la jeune femme. 
Il ne voulait pas passer pour un fou. Un excentrique. 
Subitement, Morgana remit son paquet de Chesterfield dans son sac. Nerveux, Maurice lui demanda.

– Tu t’en vas déjà, lassée de moi ?


Morgana réprima un fou rire.

 
– Non, dit-elle, sauf que je dois retourner à la boutique. J’ai encore quelques petites choses à faire avant notre rendez-vous et puis, tu as ton ami Albert qui doit te rejoindre, non ? 


Il était bluffé.

– Décidément, tu es vraiment une petite fée.

– Je sais.

 
– Et comment s’appelle ton petit paradis, au cas où je voudrais y laisser quelques souhaits ? 

– Elle se nomme simplement Aux portes de Florian.


Subitement, Maurice devint blême. Ce prénom lui disait quelque chose. C’était le nom qu’avait évoqué la jeune femme. 
– Pourquoi Florian ?

 
– Parce que c’est le prénom de mon père, on se le transmet de génération en génération.

 
Devant la pâleur du jeune homme, elle hésitait à le quitter.
– Ça ne va pas ? 

-Si si, tout va très bien.

 
– Á ce soir alors ? Ken fenoz.


Maurice fut touché par cette marque de langage à son égard 
– Ken fenoz Morgana.

 
Elle saisit son sac, afin de payer sa consommation. Il l’arrêta gentiment en lui caressant la main. Elle en profita pour se pencher doucement et déposa furtivement un baiser au coin de ses lèvres qui souriaient tout le temps. Soudain, il sentit une agréable chaleur le parcourir tout le long du corps.
Le temps n’existait plus. 

Une photographie. Voilà à quoi ils ressemblaient ensemble. Á deux inséparables amoureux transits. Le début d’un couple se bécotant dans un petit café parisien. Et si la jeune femme n’était pas un rêve ? Et si c’était vrai? Si lui seul avait le pouvoir d’éviter une monstrueuse erreur ? ? 
Revenir en arrière simplement. Éviter l’inévitable. 
Il réfléchissait tout en regardant la silhouette de Morgana se fondre progressivement dans la masse, jusqu’à ne plus voir la jeune femme pour qui il avait eu un sérieux coup de cœur. Et en attendant qu’Albert arrive, Maurice échafaudait dans son esprit un peu embrumé une tonne de scénarii aussi rocambolesques les uns que les autres.

En admettant qu’il n’avait pas eu un délire dans son appartement ce matin et malgré le fait évident que la fameuse lettre écrite de sa propre main se soit évaporée dans les airs pour une raison qui lui échappait encore, il admettait que la chose soit possible. Oui tout lui importait. Il devait étayer des théories parce que même s’il n’y croyait pas, Morgana n’était pas un mirage. Et il était hors de question qu’elle s’évapore aussi. 


Ressentait-il des sentiments pour une parfaite inconnue ? Apparemment oui. Et même si c’était une blague de son copain, les émotions n’étaient pas fabriquées. 
Il avait encore un peu de temps, alors il recommanda un café mais serré cette fois.

Il s’aperçut, en voyant la tête du serveur, qu’il n’avait apparemment pas le charme de Morgana. Soudain il réalisa qu’il avait oublié de lui demander son numéro de portable. Il se surprit lui-même devant une telle négligence. 
Cette fois son portable sonna mais ce n’était pas Albert au bout du fil. 

– Mr Malard ? 

– Lui-même.

– Hôpital de la Pitié – Salpétrière. Monsieur Garin nous a transmis vos coordonnés, afin que nous puissions vous prévenir.


Maurice faillit tomber à la renverse, en entendant le mot hôpital. Quelque chose de terrible était arrivé à Albert, il le sentait. Il balbutia difficilement quelques mots.

– Me prévenir.


Un malheur était arrivé et c’était de sa faute. C’est lui qui avait donné rendez-vous à son vieil ami. 

– Mr Garin a eu un accident.


Heureusement qu’il était assis, sinon Maurice serait certainement tombé. La réceptionniste de l’hôpital reprit :

– Mais rassurez-vous Mr Malard, votre ami a eu de la chance, il s’en tire bien.

– J’arrive. Qui dois-je demander ? Dans quelle chambre est-il ? 

– Il est prise en charge par le Docteur Chapiron pour l’instant et il est encore au bloc. Je n’ai pas le numéro de sa chambre.

– J’arrive.


Il prévint rapidement son travail qu’il arriverait en début d’après-midi. Puis, après avoir réglé sa consommation, il appela un taxi et s’engouffra dedans avec la sensation de perdre le contrôle de sa vie.
Même si la jeune femme n’était qu’un rêve, il était sûr de se rappeler cette journée comme l’une des plus étranges de toute son existence. En montant dans le véhicule, Maurice transpirait. Son malaise s’accrut lorsqu’il crut apercevoir dans le reflet de sa vitre une silhouette féminine.
Une silhouette harmonieuse dans une robe moulante et qui lui faisait un signe avec les mains, comme ceux qu’utilisent les sourds muets. Il tenta de déchiffrer ce qu’elle tentait désespérément de lui dire.

Le chauffeur jeta un œil à son rétroviseur.

 
– Tout va bien Monsieur ?

– Oui oui, un coup de sang c’est tout.


Maurice tourna de nouveau la tête en direction de la silhouette. 


Évaporée .

© Sylvie Valence, tous droits réservés.