Nous avions encore le temps

À mon grand-oncle Vincent Moris.

1

Je suis sur un lit d’hôpital. Tout est blanc. Les murs, les lits de mes voisins. J’entends des plaintes, des cliquetis, des bruits de pas, des sons divers, des mots prononcés et, au loin, très loin, la voix de Jeanne qui me parle avec des sanglots.

– Vincent, mon amour, ne me quitte pas. Reste avec moi. Tu m’entends ? Réveille-toi, s’il te plaît.

Oui j’entends ta voix. Où es-tu ma Jeanne ? Je ne te vois pas. Je t’entends, mais tu sembles si loin de moi. J’aimerais ouvrir les yeux, mais je n’y arrive pas. Je suis trop fatigué. Je pense au passé, loin des cris des blessés de cette salle commune. Je me souviens…

Lorsque j’étais gamin, je te regardais du haut de mes dix ans quand nous allions à l’école communale. Tu étais si jolie, mais je n’osais pas te parler. Je restais toujours en retrait. Mes frères se moquaient de moi. J’étais un garçon timide et ne savais comment parler à une fille, autrement qu’à ma petite sœur.

Puis les années ont passé. Un matin, le tocsin a sonné dans les églises de tous les villages et les villes de France. C’était la guerre, ce conflit qui allait nous emporter loin de nos foyers et, pour beaucoup, les engloutir.

J’y ai passé quatre années de ma jeune vie. J’écrivais des lettres à mes parents, en espérant qu’ils te donneraient de mes nouvelles, au détour d’une conversation. Parfois, ma mère me glissait un mit, disant que ta famille se portait bien et que tes frères étaient au front comme nous trois. Alors, je t’imaginais la nuit, dans mes rêves peuplés de combats et parmi les morts et les blessés, je te voyais venir vers moi. Puis, je me réveillais et la guerre reprenait son cours.

Quatre ans loin de ceux que j’aimais, de combats, de peur, de mort. Au début, nous pensions tous revenir au bout de quelques semaines. Au final, nous aurons passé mille quatre cent soixante jours terrifiants, la peur au ventre, sans aucune certitude de pouvoir rentrer vivants et entiers un jour.

Lorsque l’armistice a été signé, comme la majorité de mes camarades, je suis rentré chez moi. À la maison, rien n’avait changé, hormis les petits qui avaient grandi et commencé à travailler, qui dans les fermes et qui dans les maisons bourgeoises.

C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai commencé à m’intéresser au communisme. J’avais vu tellement d’horreurs pendant ces longues années de guerre. Je ne comprenais pas l’acharnement de nos généraux qui avaient précipité des millions de soldats dans la mort sans aucun état d’âme, aucun regret, aucune excuse auprès de leurs familles. Tout cela pour des morceaux de terre qu’il fallait sans cesse prendre ou reprendre à l’ennemi. Ces messieurs décidaient en haut lieu et envoyaient les simples soldats se faire massacrer sur les champs de bataille.

Après mon retour, j’appris aussi que des soldats avaient été fusillés, car ils s’étaient mutinés, ne voulaient plus se battre, en avaient assez de leurs conditions de vie dans les tranchées et sur le terrain. Pour toute réponse, on les avait abattus, pour les punir. On les avait condamnés à mort pour la deuxième fois. Tuer des soldats dans cette boucherie qu’avait été cette guerre était pour moi le summum de la bêtise de ces généraux.

Je suis revenu, sans aucune blessure et avec une médaille pour bon comportement. Et tu étais là, à attendre que la vie reprenne son cours.

Je ne savais même pas si tu t’intéressais à moi et surtout, si tu saurais encore qui j’étais.

Je ne savais plus rien. En quatre ans, j’étais devenu un homme. J’étais loin de ce gamin parti fièrement à la guerre à l’été 1914.

2

A peine arrivé et après avoir serré mes parents dans mes bras, je suis allé chez toi pour te voir., te parler. J’en avais très envie depuis le jour de mon départ.

Je me souviens. Je te revois dans la cour, en train d’étendre du linge. Tu portais une robe noire avec un tablier blanc et une petite coiffe. Je suis resté un instant, qui m’a paru une éternité, à te regarder. Tu étais si belle et moi si intimidé. Mon cœur battait à tout rompre et mes yeux ne se détachaient pas de toi. J’avais quitté une adolescente, je retrouvais une jeune femme. Tu as fini par tourner la tête vers moi et m’as souri.

– Oh Vincent ! Tu es enfin rentré ?

– Oui, ai-je répondu.

Et je t’ai posé la question qui me hantait depuis mon départ.

– Jeanne, serais-tu d’accord pour que l’on se fréquente ? Tu sais, je n’ai rien pour l’instant à t’offrir. Mais je vais chercher et trouver du travail.

– D’accord. Oui, je veux bien. Mais on ne se connaît pas très bien. Il faudrait faire connaissance.

Et j’ai dit oui.

Les jours et semaines suivants, après le travail, je venais te chercher pour aller nous promener et faire des tours de barque sur l’Odet. Tu riais à la moindre blague que je racontais. Tu étais sombre et attentive, lorsque je parlais des quatre années de guerre. Tu voulais tout savoir, ce que j’avais vécu et tu buvais chaque parole que je prononçais.

Un après-midi, j’ai pris ta main douce dans la mienne et avant de te quitter, j’ai caressé tes cheveux, ton doux visage et déposé un baiser sur tes lèvres. C’était la première fois que j’embrassais une fille, que dis-je une femme et, je souris en y repensant, tu ne m’as pas repoussé. Je t’ai avoué mes sentiments et tu m’as dit, d’une voix douce :

– Moi aussi.

Plus tard, tu m’as raconté qu’une fois la porte de ta maison refermée, tu as souri, tu étais excitée à l’idée de m’avoir embrassé et tu m’as regardé partir, derrière le rideau.

J’avais imaginé cet instant tant de fois depuis mon départ que je n’arrivais pas à croire que c’était réel.

Nous nous sommes fréquentés durant plusieurs mois, avant que je n’ose aller parler à ton père. François, mon ami qui revenait de Syrie et fréquentait ma jeune sœur, m’avait conseillé de rester le plus naturel possible et dit que tout se passerait bien. Il avait raison.

Lorsque je suis arrivé chez toi, ton père a ouvert la porte et m’a fait entrer puis asseoir.

Nous avons parlé longuement. Il voulait savoir ce que j’avais à t’offrir. Je lui ai parlé d’un projet commun avec François et ma sœur et il a dit :

– Je vais réfléchir. Je te donnerai ma réponse bientôt.

Ce n’était pas un refus. Je devais juste attendre un peu.

Il t’a appelée et annoncé ma demande. Tu lui as souri et m’as regardé d’un œil complice. Puis il a rempli trois verres de cidre et nous avons trinqué tous ensemble.

En repartant ce jour-là, je savais au fond de moi que quelque chose de bien s’était produit. Bientôt, nous serions ensemble toi et moi.

3

Les mois ont passé et nous avons continué à nous voir et passer du temps ensemble. Nous nous découvrions peu à peu. Nos parents étaient désormais au courant de notre situation, enfin pas tout à fait.

Nous nous étions donnés l’un à l’autre un après-midi. Te souviens-tu de ce moment, Jeanne ? De ce premier jour du reste de notre vie ? Nous étions jeunes et inexpérimentés, l’un comme l’autre.

Je me souviens de ma peur de te faire mal, de ta peau douce sous mes doigts qui te découvraient, du contour de ton visage, de ton corps qui s’offrait à moi, de mon inexpérience, du doux son de ta chemise qui avait glissé jusqu’au sol, de tes mains qui me déshabillaient lentement et de notre union sur ce lit de fortune dans cette petite chambre d’hôtel à Quimper.

Je me souviens de tes premiers mots, alors que tu étais blottie dans mes bras, tout contre mon cœur.

– Vincent, je voudrais ne jamais te quitter. J’aimerais pouvoir rester contre toi, tout le temps, m’endormir et me réveiller dans tes bras, à jamais.

Je t’ai regardée et ai posé un baiser sur ton front, puis ta bouche, puis… Nous nous sommes de nouveau aimés.

– Je t’aime depuis tant de temps mon amour. Moi aussi, je voudrais rester là, dans tes bras, ne jamais me séparer de toi. Jeanne, veux-tu m’épouser ?

Tu as souri et pour toute réponse, tu m’as embrassé. J’ai pris cela pour une affirmation.

Un matin, je suis passé chez toi, j’ai de nouveau fait ma demande à ton père et vous ai annoncé à tous :

– J’ai trouvé du travail à Paris, dans une usine. Si tu es d’accord Jeanne, nous partons dans une semaine. François et Anna viennent aussi.

Tu as dit oui, ton père aussi. Une semaine après, nous partions pour la capitale, commencer une nouvelle vie avec François et Anna. Ton père m’avait fait promettre de passer rapidement à la mairie une fois arrivés, pour officialiser notre union, même si eux ne seraient pas là. J’ai promis de prendre soin de toi pour toujours.

Deux mois plus tard, nous passions devant Monsieur le Maire, à Paris, unis pour la vie, jusqu’à ce que la mort nous sépare…

Paris était magnifique. Tous les quatre, nous l’avons visitée et avons rendu visite à mon frère Michel et sa femme Anna, une des sœurs de François.

François et Anna (ma sœur) partirent s’installer en banlieue Est et nous dans l’Ouest où j’avais trouvé un poste d’ouvrier dans une usine et toi un emploi de domestique dans une maison bourgeoise.

La vie suivait son cours jusqu’au jour où des nouvelles alarmantes arrivèrent dans les journaux. Le fascisme avait fait son apparition en Italie et en Allemagne et nombre de mes camarades, anciens combattants comme moi, craignaient que le mouvement ne se répande en France.

Notre destin fut scellé ce jour-là, mais nous ne le savions pas encore. Nous étions encore insouciants et profitions de notre vie de jeunes mariés.

4

Je m’appelle Vincent Moris, je suis né le 27 décembre 1897 à Quimper, en Bretagne. Je suis venu en région parisienne comme beaucoup d’autres, pour trouver du travail, avec mon frère, sa fiancée, Jeanne, ma sœur et son fiancé.

On s’est mariés tous les trois le même jour, à Paris, le 17 octobre 1925, simplement, sans chichis. Mon épouse, était magnifique et je l’aime tellement. Elle est toute ma vie, tout ce que j’ai toujours souhaité avoir, malgré les évènements moins gais qui sont arrivés ces dernières années.

À notre arrivée, nous sommes allés dans l’ouest de Paris, à Malakoff. J’ai trouvé du travail dans le bâtiment, en usine, et Jeanne travaillait chez une famille bourgeoise comme couturière.

La vie était dure à cette époque et notre pays allait mal.

Comme beaucoup d’ouvriers, on s’était tous inscrits au parti communiste et on voyait d’un mauvais œil la montée du fascisme dans le pays, comme en Allemagne avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir… La peur de voir toutes ces ligues qui s’étaient créées chez nous venir nous dicter leur loi commençait à gagner les petites gens que nous étions et à faire monter en pression le parti.

Au début de cette année 1934, le 6 février, des ligues d’extrême droite décidèrent d’organiser une manifestation à Paris. Il y eut des affrontements entre les manifestants et des ouvriers communistes et avec la police dans la capitale, et plusieurs morts, dans les trois camps.

Le 9 février, le parti appela à la grève générale pour la journée du 12. Avec les copains à l’usine, nous nous réunîmes et nous décidâmes de faire grève et d’aller manifester dans la ville, comme notre syndicat et le parti communiste avaient appelé à le faire, partout en France et dans les colonies.

Ce matin-là, Jeanne, tu n’étais pas très chaude à cette idée, comme si tu percevais quelque chose, mais tu savais que tu ne pourrais pas m’empêcher d’y aller. Nous devions le faire, crier NON AUX FASCISTES ! Et OUI A L’UNITÉ ! Nous n’avions pas grand-chose à perdre, à part notre liberté de parler et d’agir face à ces bourgeois qui nous exploitaient de plus en plus.

Je t’ai embrassée et je suis parti dans le froid, en direction de l’usine. J’y ai retrouvé les copains, Marcel, Maurice, Louis et tous les autres et, après avoir attrapé nos drapeaux rouges, nous sommes partis en direction du dépôt des trams, pour mettre en place des piquets de grève et empêcher les jaunes de venir travailler. Ensuite, je suis parti retrouver les autres à la manifestation.

Je ne saurais décrire cette atmosphère lourde qui nous enveloppait. D’un côté les chants patriotiques et révolutionnaires, l’Internationale, les cris « NON AU FASCISME ! » « UNITÉ! » et face à nous et dans les rues adjacentes des policiers et gardes mobiles, à pied et à cheval qui semblaient nous attendre et vouloir nous empêcher d’aller plus loin, à Paris comme c’était prévu.

J’ai crié, j’ai chanté, et puis il y a eu des jets de pavés, de pierres, de pommes de terre en direction de la police, des coups de feu aussi.

J’ai vu des policiers venir vers nous, arme au poing, d’autres avec leurs mousquetons. J’étais devant, dans les premiers rangs. Des coups de feu ont alors retenti.

Une larme coule, je sens ta main qui l’essuie. Je me souviens.

Je suis assis par terre. J’entends des bruits sourds, des cris, des tirs. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Marcel est penché sur moi. Je vois ses lèvres bouger mais ne l’entends pas. J’ai mal au côté droit. J’entends la voix de Marcel au loin qui crie « Vincent est blessé ! Vite ! Dépêchez-vous !… Vincent, tu m’entends ? Vincent ? T’endors pas, reste avec nous ! ». Je ferme les yeux et je te vois. Jeanne, ma douce, mon amour, ma belle Jeanne. Tu me souris, tu ris et je m’endors doucement.

J’entends une voix qui demande :

– Est-il réveillé ? On peut lui parler ? Docteur, nous devons lui poser quelques questions. C’est important. D’accord, merci.

Puis :

– Bonjour Madame, excusez-moi, je dois parler à votre mari.

Je t’entends lui répondre :

– D’accord, mais je reste là.

Un homme me parle, j’ai ouvert brièvement les yeux, je vois flou. J’aperçois ta chevelure derrière et je le vois, lui, penché au-dessus de moi. Il me parle. Me demande si j’étais à la manifestation. Je cligne des yeux et je réponds « non, j’allais rejoindre mes camarades ».

Ma réponse lui a sans doute suffi, il me remercie, te tend la main et je l’entends te dire :

– Bon courage Madame.

Et il s’en va.

Tu t’es rapprochée et je t’ai murmuré :

– Dis-moi que je ne vais pas mourir pour rien. Jeanne, promets-moi d’être heureuse et de vivre longtemps, de prendre soin de toi. Dis à mes parents que je les aime. Je t’aime de tout mon cœur et de toute mon âme.

– Je t’aime aussi Vincent. Oui, je leur dirai. Je te le promets.

Je ferme les yeux, je t’entends pleurer sur mon coeur. J’ai mis ma main sur ta tête. Je ne verrai pas mes neveux grandir, je n’aurai jamais d’enfants. Je ne te verrai plus, ni mes frères et sœurs, ni ma mère. Je sais qu’ils vont tous s’inquiéter. Je suis désolée de te causer autant de peine, je t’aime tellement et je vais partir bien avant l’heure… « Jusqu’à ce que la mort vous sépare…. »

Pourquoi maintenant ? Nous avions encore le temps…

Je suis parti le 12 février 1934 défendre mes idées et dire non à la montée du fascisme dans mon pays et je ne saurai jamais si cette manifestation a servi à quelque chose.

Je ferme les yeux et je m’envole, léger comme une plume…

Epilogue

Vincent Moris est l’une des 22 victimes tuées par la police entre le 6 et le 12 février 1934 à Paris, en banlieue, en province et à Alger lors des différentes manifestations qui eurent lieu ce mois-là.

Il était l’un des frères de ma grand-mère maternelle, et communiste. Le 12 février 1934, alors qu’il participait à une manifestation ouvrière à Malakoff (Hauts-de-Seine), il a été blessé au poumon droit par un policier qui a tiré dans la foule des manifestants. Il est décédé le lendemain à l’hôpital d’Issy-les-Moulineaux.

Il a été inhumé avec cinq autres ouvriers au Cimetière du Père Lachaise à Paris le 17 février 1934, à côté du Mur des Fédérés.

La même année, la ville de Malakoff a donné son nom à une rue située non loin de l’hôtel où il habitait avec sa femme Jeanne et également de l’avenue actuelle du 12 février 1934.

Jeanne, quant à elle, a continué de travailler en maison bourgeoise. Elle ne s’est jamais remariée et est décédée quatre ans plus tard le 8 août 1938 à Boulogne-Billancourt. Ils n’ont pas eu d’enfant.

Dans la majorité des villes de notre pays, il y a une place, une rue, une avenue, une allée qui porte le nom du 12 février 1934.

Lorsque vous verrez une plaque de rue portant ce nom, pensez à ces hommes et femmes qui défilèrent ce jour-là et les jours précédents, à Paris, dans toutes les villes de France et dans les colonies françaises comme l’Algérie, pour défendre leurs idées oui, mais surtout des valeurs humaines et contre des sectarismes, le racisme, le fascisme et pour nous. Pour nous permettre de vivre libres.

Et si vous allez au Père Lachaise, faites un tour par le Mur des Fédérés (en mémoire des Communards morts pour la liberté) et arrêtez-vous un instant devant les tombes de ces six ouvriers tombés sous les balles policières, ou matraqués à mort pour certains, en février 1934, et qui avaient pour noms Vincent Pérez (31 ans), Louis Lochin (20 ans), Ernest Schnarbach (30 ans), Maurice Bureau (28 ans), Eugène Boudin (37 ans) et Vincent Moris (36 ans).